Éditorial

À l’origine d’un cri

Quand nous accouchons pour une deuxième fois, nos angoisses sont teintées de notre vécu.

Je n’ai alors pas été étonné de l’enflure entre les jambes, des douleurs aux seins  et des crampes, car mon corps avait déjà connu ces maux. Mais la douleur déchirante qui m’a réveillé en pleine nuit un mois après l’accouchement, celle-là, je ne la connaissais pas.

C’est fou comme la mémoire retient tous les petits détails des journées qui précèdent un événement marquant. Un prologue aux avant/après. Nous sommes vendredi, je visite le salon de la maternité, mes saignements qui avaient cessé recommencent, ils sont légèrement jaunâtres. Je vais bien. Nous sommes le mardi suivant, les pertes augmentent, j’ai de la fièvre et des courbatures, surement une grippe?! Je vais moyen.  Mercredi soir, je grelotte, je suis bouillante malgré les Tylenols. Je ne vais pas bien. Pendant la nuit, je me réveille abruptement en nage. Je suis dans les brumes. J’ai mal!!! Mal en bas, à ma cicatrice (non, non… je n’ai pas eu de césarienne!), celle de l’entrejambe. Jeudi matin, je suis amorphe, trop! Mon conjoint tire à la clinique. Ma fièvre est trop forte, mon pouls trop élevé, ma douleur à l’entrejambe m’empêche de m’asseoir. Des mots viennent jusqu’à mon esprit: infection, risque de septicémie; URGENCE. Je sanglote. Je ne veux pas y aller avec mon bébé, mais en même temps, je ne peux pas être séparée de ma fille, elle n’a qu’un mois.

Aux urgences, nous avons été mis en retrait dans une petite salle pour éviter les contacts avec bébé. J’angoissais, j’avais peur de faire les manchettes : maman morte d’une septicémie.  J’avais perdu le contrôle physiquement et mentalement. C’est alors que deux femmes sont entrées dans la salle suivie de policiers. On nous a demandé de sortir un instant. Debout à côté de cette porte, en sueur et en douleur, il y a eu temps de silence, puis un cri de détresse. Celui déchirant d’une mère à qui on vient d’annoncer le décès de son fils. En sont suivis des cris de douleur qui répétaient qu’elle ne voulait pas aller l’identifier. À cette instant précis, je me suis sentie vraiment mal. Mal d’être là. Mal de pleurer, car je n’avais qu’une infection après tout. Mal parce que j’avais mal. Mal parce que ce cri rendait la mort si vivante.

Deux heures plus tard, sur une civière dans un corridor, connectée au soluté, ma fille accrochée à mon sein moite et brûlant, nous avons attendu. Les visiteurs des urgences passaient et s’arrêtaient pour admirer à coup de « hon » le mignon bébé et de « oh et regarde la maman, a feal pas hein! ». Finalement, le mal a été nommé: streptocope A. Un traitement-choc d’antibiotique est entamé pour réduire tous risquent d’assaut d’une bactérie mangeuse de chair. À chaque nouvelle prise de médicament, je répétais que j’allaitais exclusivement et que bébé devait rester avec moi. Je suis sortie de l’hôpital trois jours plus tard.

À ce moment, j’étais loin de penser que mon corps n’avait pas enduré le pire encore…

Deux semaines plus tard, des douleurs abdominales, des maux de dos rappelant la douleur de l’accouchement et de la fièvre m’assommèrent abruptement. En deux heures mon état se détériora intensément. En pleine nuit, avec bébé dans la coquille, nous sommes reparties vers les urgences. L’attente n’a pas été longue. Contrairement à ce à nous nous attendions, l’infection n’était pas de retour. Aux aurores on me retourne chez moi avec une liste de test à passer. C’est lundi matin. Mardi nous n’avons toujours aucune nouvelle de l’hôpital, mais moi mes douleurs empires. Du sang apparait dans mes selles. Avoir bébé appuyé sur moi était une torture. Le cri de la maman en deuil fait écho dans mon esprit et j’ai sérieusement peur que mon corps me lâche.

Mon conjoint normalement si calme affiche un air inquiet. Il passe des coups de fil, réclame des réponses. On réussit à voir la microbiologiste le lendemain, 3 jours après le début des symptômes. Le rendez-vous est rapide, on m’isole: « l’hôpital ne vous a pas téléphoné? Vous avez la C-difficile ». Ce diagnostic a remplacé la douleur par l’angoisse (à nouveau). Cette bactérie est vorace, des gens en meurent.

Ça m’a pris plus de 7 mois pour me remettre physiquement de la C-difficile. Après une première récidive de la bactérie, chaque selle douloureuse ramenait l’inquiétude d’une possible autre récidive. L’année qui a suivi a été parsemée de grippes, d’infections virales, d’hypothyroïdisme et d’une pharyngite (3e hospitalisation pour celle-là). Psychologiquement, chaque petite fièvre me mettait dans un état de panique et mon corps qui avait supporté l’accouchement, les infections et la C-difficile (+récidive) était fatigué. Cette année-là, quand à Noël, les gens m’ont souhaité de la santé, ces vœux usuels avaient une valeur inestimable pour moi.

C’est le temps qui m’a guéri! Il a repoussé les cris et rempli mon esprit de nouveaux souvenirs. Pas pour remplacer les mauvais, mais pour les rendre plus supportables. Mon bébé bonheur lui s’est occupé de mon moral.  Chaque temps d’arrêt à s’occuper d’elle, à l’aimer, à l’allaiter, m’a ramené à l’essentiel : la vie. Et qui sait… peut-être que sans ces mauvais jours, Lait de poule n’aurait jamais existé. Sans ce besoin violent de se sentir bien et de cette envie de célébrer la vie dans toutes ces couleurs, je n’aurais pas eu cette idée. Peut-être que cette peur de ne plus jamais être 100% moi -en santé et bien-  m’a donné l’audace de me créer une nouvelle vie.